Henri Verdier dans Les Echos: Pour une politique industrielle de l’économie numérique


Dans Les Echos du mercredi 11 mai, Henri Verdier, Président de Cap Digital, prend sa plume et demande une véritable politique industrielle de la part de l’Etat français pour valoriser un secteur qui représente 3,2 % du PIB et créé un emploi sur quatre en France.



Pour une politique industrielle de l’économie numérique


“La politique industrielle française est-elle en mesure d’accompagner le développement de l’économie numérique ?

Après les réformes du statut des jeunes entreprises innovantes, puis du crédit d’impôt recherche, la place concédée aux industries de création et de services numériques dans le dossier des instituts de recherche technologique autorise à poser la question.

Tout montre en effet que ce secteur, qui est désormais l’un des principaux atouts de l’économie française, n’obéit pas aux règles de création et de développement auxquelles nous sommes accoutumés. Internet représente aujourd’hui plus de 3,2 % du PIB français. Il compte plus d’emplois que le secteur de l’énergie ou de l’agriculture. Il représente surtout 25 % de la création nette d’emplois et de la croissance économique depuis plus de quinze ans.

Bien au-delà d’Internet, le numérique concerne en outre le jeu vidéo, le cinéma d’animation ou la robotique de service, les services mobiles et géolocalisés, la médecine, le transport… C’est devenu le principal levier de transformation de secteurs les plus matures comme les services, qui représentent 75 % du PIB français et comptent des multinationales de rang mondial.

Mais surtout, c’est un processus de transformation économique et sociale complète, comme la révolution industrielle en son temps, qui effectue la synthèse créative d’innombrables ruptures technologiques pour redéfinir les manières de produire, d’apprendre, de communiquer ou d’échanger. Dans cette révolution, la France tient son rang. La métropole parisienne, par exemple, avec près de 400.000 emplois, plus de 20.000 diplômés par an, de grandes entreprises mondiales de technologie, de grandes entreprises mondiales de services, une place financière de rang mondial, mais surtout près de 20.000 PME dont quelques milliers de start-up très internationalisées, est l’une des trois ou quatre grandes régions mondiales sur ces sujets.

Au-delà des quelques succès connus du grand public (Meetic, Exalead, Dailymotion, AlloCiné, Vente-privee…), la France compte fièrement des PME à succès international : Aldebaran, Parrot, Darkworks, Mikkros, MacGuff, Qosmos, Agoravox, Quantic Dream et tant d’autres…

Le Web, le « search », les réseaux pair-à-pair, le « triple play », la messagerie instantanée, les réseaux sociaux : aucune de ces ruptures ne provient de grands groupes industriels, mais, au contraire, de start-up, de chercheurs, voire de mouvements d’activistes.

Ils obéissent à de nouvelles règles stratégiques, ils privilégient la scalabilité, l’ouverture et l’interopérabilité, la cocréation avec les utilisateurs, le travail sur l’expérience utilisateur. Ils travaillent à changer le monde et s’attachent à des innovations de ruptures, seules à même de leur apporter l’hypercroissance recherchée.

Ils se fondent sur des flux de transformation technique rapide (« big data », interfaces, intelligence ambiante…), ils privilégient la vitesse au brevet, la valeur d’usage au modèle économique. Ils travaillent le design, le désir, l’esthétique, l’expérience puis intègrent les technologies dont ils ont besoin.

Malgré une réelle implication des pouvoirs publics, ils travaillent le plus souvent en marge de la politique industrielle traditionnelle. Ils ne bénéficient que fort peu de l’achat public. Ils savent bien que les règles de soutien industrielle pensées pour les industries matures ne collent pas parfaitement avec leurs spécificités.

Il est temps d’apprendre à considérer la « technologie sans usines ». Il est temps d’apprendre à soutenir ces entreprises, start-up et industries de services, souvent très jeunes, qui consomment au quotidien des technologies de pointe, qui ont peu de capital matériel, beaucoup de capital humain, peu de fonds propres. Ces entreprises qui créent aujourd’hui la croissance et l’emploi en France et qui ont besoin de plates-formes, de lieux de « benchmarking », de lieux de rencontre et d’échange de liens avec les labos, les publics, les créatifs et les technologies des Tice.

Certaines approches ont fondé trente ans d’excellence française. Elles sont toujours partiellement valables. Mais il faut désormais les compléter pour intégrer la nouvelle donne. Il existe des formes d’innovation et de création de valeur durable, tirées par les usages et les services, ce sont elles qui ont fondé le succès de la Silicon Valley. Les start-up, même en France, ont le potentiel de bouleverser le paysage et doivent être traitées comme telles. Le monde change à toute allure, mais la France peut jouer un rôle déterminant dans la construction de cette nouvelle civilisation.

C’est pourquoi nous espérons qu’après les IRT, solution centrée sur les technologies lourdes, il sera possible de concevoir de nouveaux outils, accélérateurs de PME, ouverts sur l’« open innovation » et autorisant de nouvelles synthèses créatives.”

Henri Verdier



Retrouvez la tribune sur Les Echos